20 avril 2018

La quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

Nous vivons une époque intéressante pour les amateurs de l’œuvre de H.P. Lovecraft (dont fait bien sûr partie votre serviteur). Cette œuvre a ceci d'incroyable qu'elle a, dès le vivant de l'auteur, suscité toutes sortes de continuateurs et imitateurs,  pour la plupart très mauvais, au mieux moyens (j'accepte le duel de références. Si vous connaissez de vraiment bonnes lovecrafteries antérieures aux années 2000, faites-moi signe !). Notre époque voit paraître une série d'œuvres lovecraftiennes vraiment intéressantes d'un point de vue littéraire : j'y range certaines nouvelles d'Anders Fager (lues ici), la passionnante traversée d'Alan Moore (lue là) et dans un registre un peu plus éloigné, la panse, de Léo Henry.
Je ne sais pas quel est le phénomène d'histoire culturelle qui s'opère ici, mais je ne peux que le constater.
La quête onirique de Vellitt Boe est un livre situé dans cette continuation. C'est une construction littéraire qui s'appuie, en la reprenant et la modifiant, sur la fameuse novella La quête onirique de Kadath l'inconnue, la plus connue des fantasy dunsaniennes de HPL. On n'est donc pas sur le versant Cthulhu mais côté contrées du rêve. Je me demande d'ailleurs s'il est possible d'apprécier Vellitt Boe si on n'a pas lu Kadath...
Au fait, de quoi s'agit-il ? 
Vellitt Boe est une ancienne voyageuse devenue professeure d'université dans une école très oxfordienne, à ceci près qu'elle est située à Ulthar (les chats de..., tout ça). Petit souci, une de ses étudiantes a disparu, plus ou moins enlevée par un voyageur venu du monde de l'éveil. Or la jeune femme est apparentée à un dieu, les dieux des contrées sont capricieux. Il pourrait lui venir l'idée, par contrariété, d'atomiser Ulthar, ses universités et toute la région.
Vellitt se lance donc à la poursuite de l'étudiante, ce qui l'amènera à visiter nombre ce coins curieux.
Le roman est à sa façon très tolkiennien : beaucoup de marche, de décors insolites, de discussions. Des dangers plus souvent suggérés qu'avérés (au début du moins). Les souvenirs personnels de Vellitt, une femme d'une cinquantaine d'années plutôt sympathique et dégourdie. Le récit a du charme, du style et nous emmène dans des directions intéressantes, dont un passage dans le monde de l'éveil, bien sûr. Il explore la nature des contrées du rêve, objet à la fois fantastique et littéraire, dans une relation à la fois respectueuse et critique vis à vis de la vision qu'en avant HPL. Les personnages de Vellitt Boe sont pour beaucoup des femmes de caractère, ayant une vie plutôt réaliste, et la manière dont ces caractères "réels" se mêlent à cette fantasy est très séduisante.
J'ai beaucoup aimé ce petit livre très doux. Il donne à voir la beauté du monde onirique, il est chargé de parfums et de visions et il se situe dans la continuité d'une oeuvre littéraire pour moi fondamentale. Merci au Bélial de l'avoir publié, d'autant que le livre est très beau.

PS: suis-je le seul à avoir eu l'impression qu'une bonne partie des noms propres sont des anagrammes ? Si oui, de quoi ? (Gnesa -> Agnès, mais après ? Vellitt Boe, par exemple ?)

19 avril 2018

Les disparus de Saint-Agil – Christian-Jacque

Après ma relecture de ce roman remarquable (voir chronique) nous avons regardé l'adaptation qui en a été réalisée peu après, en 1938, par Christian-Jacque (le même que pour Fanfan la tulipe), avec des dialogues (non crédités) de Jacques Prévert.
Tout en reprenant la même histoire que le livre, le film est une véritable adaptation, fidèle à certains aspects du roman et en ignorant totalement d'autres. On oublie l'aspect proprement policier du récit (le personnage du policier est oublié), on concentre surveillants et professeurs en une poignée de personnages (joués notamment par Michel Simon et Erich von Stroheim) et on se concentre sur le danger encouru et vécu par les enfants. Les disparus est un film de mystère et d'aventures enfantines, un peu comme le seront après lui certains films de Steven Spielberg par exemple.
Loin de la chronique réaliste, le film a quelque chose d'expressionniste, avec son très beau noir & blanc et ses décors un peu baroques (je n'imaginais pas la pension St Agil si chic). Les enfants jouent très bien, dans un style un peu guindé mais très beau. Le récit est très rythmé, on ne s'ennuie jamais, les bonnes scènes s'enchainent, l'ambiance est électrique. Quant à la fin, un peu folle et anar,  elle ressemble plus à la "fin rêvée" du roman (les lecteurs comprendront) qu'à son issue plutôt réaliste.


Bref, un scénario malin, une réalisation au petit poil, des acteurs formidables, c'est un très bon film. L'auteur de ces lignes a eu l'occasion de tomber au coin d'un écran sur les choristes (lui aussi un film de pensionnat dépeignant le même coin du siècle). La comparaison fait très mal au plus récent des deux films.

Rosa et Marguerite ne l'ont malheureusement pas aimé, rebutées par le son d'époque et la diction très années 30 des acteurs rendant les dialogues parfois difficilement compréhensibles pour elles (notre installation est sans doute un peu en cause également). Nous leur avons conseillé de lire le roman, elles pourront toujours revoir le film plus tard !




16 avril 2018

Ghost in the shell – Rupert Sanders


Dans la foulée de mon visionnage de l'animé, j'ai regardé le remake récent. J'avais envie de voir de belles images de science-fiction, des cyborgs, une ville surréelle, tout ça. Et bien sûr de voir comment l'histoire avait été traitée.
Globalement, ça ne m'a pas plu. Trop de bizarreries, trop de visions simplistes (policiers honnêtes contre méchante corpo, tous également violents), trop de choses incohérentes (les souvenirs qui se manifestent comme des glitches graphiques...), l'emploi bizarre de Takeshi Kitano... Le world building, tentant de faire coller des idées issues du film original (du manga ?) et des idées plus contemporaines ne marche pas du tout. Et je ne parle pas du whitewashing global de l'affaire...
J'ai aussi un problème avec le fait que dans ce monde surpeuplé, l'histoire se limite à un conte de fées impliquant un tout petit nombre de personnages archétypaux (et globalement mal écrits). Et le happy end débile. Les scènes d'actions auraient pu être bien si elles n'étaient pas quasi toutes pompées sur l'animé original, sans amener grand chose sinon une démonstration de prouesse technique, mais pour quoi faire ?
Reste Scarlett Johansson, drôle de créature à la fois sexy et asexuée, le seul personnage que j'ai trouvé crédible dans toute cette affaire. En la voyant, j'ai cru voir un cyborg au corps lourd, puissant et amplifié. En cela, elle parvient à faire revivre une des réussites du film d'origine (voir ma chronique de celui-ci où je dis exactement la même chose du major Kusanagi). Et ce détail éclaire l'ensemble du film d'une étrange lumière, incarnation de la uncanny valley.

14 avril 2018

Futurs ? – Nicolas Nova

Sous titré la panne des imaginaires technologiques, cet essai publié par Nicolas Nova aux Moutons électriques parle de manière stimulante de la manière dont nous nous figurons nos futurs technologiques. Il rassemble essais et interview autour de la relation entre imaginaires du futur, design fiction, architecture, réalisations effectives. Il explore l'idée que nous avons perdu la possibilité d'imaginer un futur grandiose (et ne la retrouverons sans doute jamais), que des figures inventées en SF (voitures volantes, interfaces cybernétiques, objets spatiaux...) sont à la fois des stimulations et des points d'aveuglement sur notre capacité à imaginer le futur, tant ces rétro-types tiennent de place dans nos imaginaires.
On pourrait lui reprocher de ne jamais parlé de futur "social" ou "biologique", mais ce n'est pas son propos.
Le livre intéressera les lecteurs et créateurs de science-fiction et tous ceux qui cherchent les références de créateurs hors SF littéraire qui jouent aussi à explorer l'avenir (je pense à ce très joli projet/performance autour de l'implantation d'un téléphone dans une dent).

Enfin, last but not least, le livre se conclut par une postface signée David Calvo, en mode feu d'artifice et qui m'a profondément réjoui.

« C’est bien beau les nanites, mais encore faut-il avoir la sécu. Non, mais sérieusement : tout esprit avec un peu de recul sur lui-même peut difficilement croire au progrès, encore moins à la Technologie (on parle bien de la structure politico-religieuse du type singularitarianisme). C’est devenu une sorte de dégagement politique : dans notre univers schizophrène se télescopent les infinis possibles de l’imagination, et la brutalité d’un réel de plus en plus opprimant. La Technologie, telle que nous la vivons hors science(s) de la vie, est un moyen de plus pour garder les citoyens dans l’enclos de l’autorité. Ce que nous touchons concrètement d’un projet rêvé, c’est la réalité augmentée, Watchdogs, « Amazon, le Viagra sans ordonnance et les Google Glasses. Nous sommes des grands singes avec des blasters. On a la post-histoire qu’on mérite. »

« Tout ce qu’on aura, ce futur qu’on nous vend aujourd’hui, c’est un monde médiéval avec conduite assistée.  »

11 avril 2018

Les dépossédés – Ursula Le Guin

J'avais lu ce roman quand j'étais ado. Je me souvenais de deux mondes antagonistes, la très riche Urras et l'anarchiste Anarres, et d'un savant partant de l'austère Anarres pour aller travailler sur Urras. Je me souvenais que le roman était intellectuel et un peu pesant. Je l'ai relu suite à la mort de madame Le Guin et à un conseil avisé de l'ami Léo. Tout ce dont je me souvenais était vrai, sauf que le roman n'est jamais pesant, jamais intellectualisant, juste intelligent.
Je n'ai pas tellement envie d'en parler plus, tant ma relecture m'a bouleversé. Les dépossédés est un chef d’œuvre de roman, un livre d'une force émotionnelle et politique et visionnaire incroyable, aussi actuel maintenant qu'il le fut lors de sa parution. Jamais bavard, toujours au fait, construit avec ce sens du plein et du vide que j'imagine être celui des mobiles que Takver suspend dans le chambre de son domicile et qu'elle appelle les Occupations de l'Espace Inhabité. Ils sont rares, les livres comme celui-ci.

Moralité : relisez les bons livres que vous croyez avoir lus. Il arrive que vous soyez passé à côté. Merci Léo.

09 avril 2018

L'arnaque – George Roy Hill

Dans ce film, on a deux sympathiques escrocs dans le Chicago de la grande dépression qui tentent de dépouiller un gros bonnet très méchant (et superbement joué par Robert Shaw). Il y a aussi Robert Redford et Paul Newman avec ses yeux bleus qui rient et son sourire en coin qui tue. C'est bien fait, bien joué, avec de beaux décors, de bons acteurs, un scénario au millimètre et une histoire de cinéma, comme le crime de l'orient express : des acteurs qui jouent des types qui jouent des types. Curieusement, toutefois, je n'ai eu peur à aucun moment pour les héros.


Marguerite n'a pas aimé – le récit, un peu trop compliqué, l'argot de bandits. Rosa s'est accrochée pour comprendre l'histoire et l'arnaque et en a été très contente.

07 avril 2018

Le crime de l’Orient express – Sydney Lumet

Dans ce film on trouve un train de luxe, un agaçant détective belge excentrique, douze suspects, un joli mystère, une brochette de stars (Sean Connery, Lauren Bacall, Ingrid Bergman... C'est filmé d'une maniètre très classique, mais réalisé avec tant de soin et si bien joué (notamment Finney en Poirot) que c'est excellent. Un film luxueux comme un voyage dans l'Orient Express, avec un méta propos de cinéma très réussi : les acteurs jouent des gens qui mentent tous et prétendent tous être quelqu'un de plus ou moins différent de ce qu'ils sont. On peut aussi ajouter le morceau de bravoure, la scène de l'explication finale, un exercice très difficile réussi haut la main.



Vu avec les Rosa et Marguerite, qui ont adoré : adoré l'ambiance, les costumes, les personnages, et essayé de déchiffrer le mystère en compagnie d'Hercule Poirot.