07 septembre 2017

Un monde un peu meilleur – Lewis Trondheim

Parfois, je découvre des trucs en passant dans la librairie à côté du bureau. Par exemple, que Lewis Trondheim a publié un nouveau Lapinot !


Je l'ai acheté, bien sûr, et lu dans la foulée. C'est un album de Lapinot, il y a plein de choses bien dedans et une mélancolie douce amère qui ne donne pas tellement envie de rigoler (et un attentat terroriste, façon Trondheim). La manière dont l'album s'inscrit dans la suite et pas dans la suite de la série publiée auparavant chez Dargaud est intéressante et amusante et montre combien l'auteur est libre, ce qui est toujours réjouissant. Bref, si vous aimez Lapinot, vous pouvez le lire et vous demander comment, pour vous et pour le lapin, les douze ou treize dernières années se sont écoulées.



01 septembre 2017

Compte-rendu du rejeton d'Azathoth – Partie 2


I have whirl’d with the earth at the dawning,
When the sky was a vaporous flame;
I have seen the dark universe yawning,
Where the black planets roll without aim;
Where they roll in their horror unheeded, without knowledge or lustre or name.
(Nemesis, H.P. Lovecraft)


Ce billet fait suite à la première partie du compte-rendu de cette campagne classique de l’Appel de Cthulhu. S’y reporter pour savoir qui est qui et ce dont on parle. Jeune femme de la noblesse russe en exil, mystérieux corps célestes, mort étrange d’un professeur d’université, le tout dans l’Amérique de 1907…
Attention, si vous avez l’intention de jouer cette campagne, le texte ci-dessous contient nombre de gâcheurs.



Montana
Le vieux train dépose nos héros à Garrison, dans le Montana. Montagnes immenses, forêts profondes, éleveurs taiseux. Nous sommes à l’été 1907, l’arrivée du petit groupe est remarquée : deux dames bien habillées (et encore, elles ne portent que leurs austères « tenues de voyage »), un monsieur bien mis, un serviteur russe avec longue barbe et fusil de chasse. Ceux-là veulent se rendre chez les fous qui ont installé leur observatoire sur la montagne. Très bien ! Un garçon du coin va les accompagner, ainsi que Mr Randall, le Marshall.
A peine s’est on éloigné du fragile îlot de civilisation que les choses deviennent plus difficiles. Orages, bourdonnements mystérieux, chiens tués par de curieuses brûlures. Sylvia Englund accueille sans amabilité la petite expédition dans son ranch, puis se radoucit un peu en découvrant que ce sont des étrangers et non pas les habituels ploucs du coin qui ne supportent pas l’idée d’une femme vivant seule. Au fil de la fréquentation, elle finira même par se lier d’amitié avec Mlle Olga : l’aristocrate russe a du chien et de la sympathie pour les femmes à part, comme Mme Englund.
Puis Mr Randall, parti seul en expédition, disparaît. On retrouvera son corps, dépourvu de tête, au pied d’un arbre, et ce ne sera que le premier drame… Dans la forêt, les brumes rendent fous. Les hommes envoyés à la recherche du glouton (oui, la bestiole) qui a tué Randall (c’est la seule explication possible, non ?) finiront par s’entretuer (pris de boisson ? Ou alors à cause de quelque chose dans la brume ?). L’observatoire est vide, il a été visité par des tueurs de chiens. Et ces bourdonnements, ces bourdonnements incessants… Quelque chose (quelqu’un ?) hante les bois. Volodia dit: « un essaim », Monroe apercevra une sorte d’insecte monstrueux s’en prendre à un des chasseurs. Volodia dit: « il faut tirer au bon moment » et d’un coup de fusil ajusté, Monroe finira par abattre une de ces choses. Mais la photographie du cadavre ne donne rien, on ne voit rien… et le « corps » disparaît, de même que les « objets » que la chose portait avec lui, si incongrus que Monroe refuse de les voir, refuse même d’y penser.   
Olga Passalova fait preuve de cran. Monroe, que sa formation de folkloriste a habitué aux marches à la campagne, se découvre habile au tir au fusil. A force de détermination, ces deux-là parviennent à retrouver le professeur Passelov et son assistant/domestique/(amant ?), Sergueï : l’oncle d’Olga n’était pas mort, mais parti à la recherche de la mystérieuse météorite tombée dans la région le jour même de la mort de Phillip Baxter et introuvable depuis.
Ayant gagné la confiance de Sylvia, Olga fera également la rencontre des Indiens protégés par la Suédoise et découvrira les affreuses brûlures de l’un d’entre eux, qu’elle parviendra à soulager un peu grâce à une cérémonie orthodoxe mâtinée de chamanisme tibétain, issue de sa mémoire et du souvenir de son « diadia » Adamsky.
La région est dangereuse. Quelque chose coupe les têtes. Quelque chose récupère le météore. Des triangles de points lumineux passent dans le ciel. Les habitants sont méfiants, voire hostile envers les étrangers. Olga fait appel à l’agence Pinkerton la plus proche pour qu’elle envoie un homme robuste protéger Sylvia (elle fait bien) et décide de retourner à Providence avec son oncle Dmitri. La prudence l’impose. On n’a pas la météorite ? Tant pis. Tant mieux, peut-être, la chose paraît provoquer d’affreuses brûlures... 
 
 

De Providence à Arkham
Le retour à la civilisation est l’occasion de poser les choses. Dmitri se voit convaincre de tenter une communication scientifique : lui et Sergueï, malgré des méthodes non orthodoxes impliquant des verres spéciaux de la société Welles, on réussi à observer une "comète noire », l’objet deviné par les travaux de Baxter et baptisé « Nemesis » par le groupe du mardi soir. La trajectoire de Nemesis va croiser l’orbite terrestre dans un an environ… De sombres inquiétudes traversent Sergueï : un sentiment apocalyptique bien russe lui fait penser que Nemesis ne va pas faire que passer à proximité de la Terre. Nemesis vient. Mais peut-on en être sûr ?
Olga se lance également à la recherche de Patterson, disparu après l’enterrement de Baxter. On découvre des cadavres de singes au crâne trépané dans la maison qu’il louait à la campagne. On se fait expliquer par sa femme ses étranges variations de comportement. On le retrouve, enfin, quelque part dans les montagnes du Vermont, sain physiquement mais l’esprit ébranlé, bon pour l’asile. Mademoiselle Passalova lui paie des séances avec un psychanalyste jungien réputé, Charles Jenner (on en reparlera plus tard de celui-là).
Monroe entreprend des recherches sur les travaux de Baxter et notamment ce mystérieux livre d’Eibon sur lequel tant de chose semblent basée. Pour cela, pas le choix, il faut retourner à l’université Miskatonic (dont il est issu) et tenter de remonter le fil. La rencontre avec le vieux et détestable professeur Furlong est décisive: il semble bien que Baxter a consulté une source nouvelle du livre d’Eibon, dont jusque maintenant seuls quelques fragments étaient connus, à travers notamment des comptes-rendus d’inquisition du 16ème siècle. Furlong aide Monroe a travailler sur l’écriture Aklo, délire sur Eibon « savant et sorcier de l’antique Lémurie », ne se nourrit que de Coca-Cola et glisse à Monroe des idées (mais sont-ce seulement des idées ?) sur l’accession à la connaissance via l’activité sexuelle. Les vibrations bleues… Les regards en coin de Furlong sur Monroe et sur la servante du vieux savant...
Monroe pense plutôt à Adèle… la charmante dame de compagnie d’Olga, avait laissé comprendre à Monroe qu’elle ne lui était pas indifférente, et l’énergique Américain, plutôt que de faire sa cour à l'européenne, avait saisi quelques occasions durant le voyage vers le Montana. Mais les révélations de Furlong ont glissé un ver dans l’esprit du jeune universitaire. Et si, au milieu de ces délires, le vieux gâteux disait quelque chose de sensé ? (Et si certains signes, tracés sous les yeux même de Monroe durant ses travaux, avaient altéré ses perceptions, sa vision, son travail ?)
La connaissance progresse, Monroe travaille, Olga ne peut pas rester sur place sans rien faire. Justement : n’a-t-elle pas hérité de parts dans l’entreprise Baxter & Wolfe, sauvetage en mer ? Et pourquoi Colin n’a-t-il jamais répondu aux lettres et aux télégrammes ? Et ce navire, la Palencia, qu’on a payé si cher, est-il toujours à Saint Augustine ? Et si on allait passer quelques semaines en Floride ?
(À suivre…)

25 août 2017

Lysistrata, d'Aristophane – par le Clédar


Tous les deux ans, le Clédar, troupe amateur de la vallée de Joux, monte un grand spectacle d'été, usuellement dans un lieu insolite de la vallée horlogère. Cette année, c'est le Grand Hôtel, une bâtisse de luxe 1900 avec une vue splendide sur le lac, maintenant inutilisée, qui accueille les nombreuses représentations du Lysistrata d'Aristophane.
La pièce est une des plus connues du dramaturge antique et l'argument, très amusant, lui a voulu d'être souvent adaptée au XXème siècle: menées par Lysistrata, une rusée grande gueule, les femmes de Grèce décident de faire la grève du sexe pour forcer leurs maris à faire la paix ! (pour un résumé détaillé de l'intrigue, voir par exemple cet article du Temps, bien détaillé).



La troupe du Clédar a fait un travail extraordinaire, proposant une de nos meilleures soirées théâtrales depuis longtemps. Les acteurs sont en place, le texte bourré d'allusions, de blagues et de jeux de mots salaces, les situations montent en puissance, les virilités se tendent, les révolutionnaires bouillonnent, tout le monde frémit et trépigne pour débloquer une situation absurde: la paix comme prix de l'amour.






Lysistrata est une pièce politique, subversive, où les puissants en prennent plein la figure, et les hommes, et les soldats, et les politiciens, et les vieillards. On y parle de c* en permanence et le désir y tend vers l'utopie. Ce n'est pas convenable et c'est follement drôle: d'autant que la mise en scène, bourrée d'idées, ose tout, à le mesure du texte. Ce qui est dit crûment est montré crûment, sans aucun malaise, sans aucune vulgarité, grâce à un magnifique travail sur les costumes, les postures, les attitudes (mais nous ne recommandons pas la pièce pour les moins de seize ans !). J'ai déjà dit dans ces pages que voir un homme nu sur scène est pour moi le point Godwin du théâtre, le point au bout duquel une mise en scène est irrécupérable, et si l'homme est un vieillard, c'est encore pire. Et là, à sa façon, cette pièce prouve que j'avais tort. Ce qu'on voit est très obscène, très transgressif mais surtout libérateur. Le Clédar étant une troupe locale, j'imagine qu'en tant qu'acteur, se montrer dans ces situations à des spectateurs qui nous connaissent peut-être par ailleurs est un geste tout autant courageux que jouissif.



Encore un mot sur la mise en scène: elle est signée Thierry Crozat, des Artpeuteurs, avec une participation musicale (pour le travail sur les chansons) de Chantal Bianchi, des mêmes. Cette pièce et ce travail sont tout à fait dans l'axe du travail de leur compagnie: un théâtre populaire, inventif, de très grande qualité (avec du jeu corporel, des artefacts, de chansons, dans la lignée des meilleures pièces des Artpenteurs). Si on compare à une autre pièce vue l'an dernier, mettant aussi en scène des amateurs, vue dans le cadre d'un théâtre bien plus officiel (et riche !), la comparaison fait mal à la culture officielle.



Et je n'ai encore rien dit du travail de la langue (la façon de parler des Spartiates !), de la scénographie, des décors, de toute la technique, qui sont de très bon niveau. Bref, c'est un travail remarquable et j'aimerais en dire plus et vous en raconter plus, mais je ne le ferai pas, pour ne pas gâcher le plaisir.
Je me suis dépêché d'écrire ce billet car il reste des places et la pièce se joue encore deux semaines. Je ne pense pas qu'elle sera reprise. Alors, si vous pouvez, courrez-y !

Salut à toi la plus virile de toutes les femmes! C’est le moment d’être bienveillante et méchante, tendre et teigneuse, tolérante et intransigeante, bref: expérimentée. A toi de jouer! 

23 août 2017

Roméo et Juliette – Shakespeare vu par les Artpenteurs



Le chapiteau des Artpenteurs est tout petit : la scène, allongée, le coupe en deux. De chaque côté, sur les gradins, quelques dizaines de spectateurs. A gauche les spectateurs portant un masque bleu, partisans des Montaigu. A droit, ceux portant masque rouge, pour les Capulet. Les deux clans sont en telle bisbille qu'ils ont commencé à se battre dès la file d'attente : devant le chapiteau, avant d'entrer, on a pu assister à une première provocation, entre marionnettes Capulet, puis entre Benvoglio et Tybalt, commentée par les hurlements des chefs de famille. Pour la peine, une fois la rixe interrompue par le Prince, on fait entrer les spectateurs par deux portes séparées afin d'éviter les ennuis.


Ainsi, les Artpenteurs nous proposent une mise en scène à leur façon du classique du grand Will: bruyante, agitée, sautillante, montée sur ressorts. Un théâtre aux allures de cirque, de bouffonnerie populaire, plein de cris et d'agitation, avec des morceaux d'Italie braillarde dedans. Ils déploient toute leur technique, tous leurs trucs merveilleux : musique, chansons, théâtre du corps, marionnettes, décors dépliables, masques... (les chefs de famille ne sont de grosses têtes perchées au bout des bras de certains acteurs). L'esthétique, criarde, n'est pas si loin de celle du fameux film de Luhrmann. Mais le texte est là, presque en entier, et les intrigues principales et secondaires (dont celle du comte Pâris, que j'avais oubliée), les scènes comiques et tragiques, les élans fous du cœur qui bouleversent les plans, les vies de tous. Et le frère Laurent, noble et sage, debout au milieu de son herboristerie, ne peut que voir passer la tempête et voit toute sa sagesse réduite à rien, entraînée dans le tourbillon avec le reste.

C'était bien. (et Mercutio est toujours mon personnage préféré)



21 août 2017

Le déchronologue - Stéphane Beauverger

Le capitaine Henri Villon est un corsaire des Caraïbes au XVIIème siècle. Notre XVIIème siècle ? Pas exactement : dans les Caraïbes de Villon, on fait trafic de merveilles, d'étranges objets venus d'autres temps. Lampes, aspirine, piles, walkmans, pistolets voire plus dangereux encore. Pourquoi ces troubles temporels ? Qui sont les mystérieux Targuis qui paraissent survoler la région ? On ne le saura pas vraiment, mais le lecteur habitué de SF se fera vite sa propre idée.
La grande force de ce roman est d'avoir planté son point de vue dans l'esprit du XVIIème siècle. Pas de point de vue distancié ni moqueur, on est avec Villon, on voit tout à travers lui et à travers une langue riche et un peu baroque, dans l'esprit du temps, une grande réussite.
Les chapitres du roman nous sont livrés dans le désordre, à la façon de feuillets éparpillés ramassés sur le sol et à l'image des troubles temporels décrits par le récit. Ainsi le lecteur passe son temps à se poser des questions et à tenter de reconstituer les détails de l'intrigue, ce qui fait un jeu amusant (mais un peu vain). L'effet de trouble et de répétition crée aussi une illusion étrange, comme si à chaque chapitre on voyait un éternel capitaine Villon entrer au bord sur son navire noir, au son des chansons déversées par les hauts-parleurs installés sur le pont de son navire, faisant de lui une sorte de protagoniste éternel et fatigué des misères du monde.
Cette présentation en désordre, si elle propose les effets les plus intéressants du roman, est aussi sa principale faiblesse. Au vu de la logique du récit, rien ne la justifie, sinon le plaisir de l'auteur de jouer avec le lecteur (à la façon de l'usage des armes, de Iain Banks). Que cette limitation ne vous empêche en rien de vous plonger dans l'époque romantique et tourmentée du capitaine Villon. On s'y bat, on y meurt, on y voit des merveilles, on y boit du tafia ! (pas toujours dans cet ordre, évidemment)

18 août 2017

Noces de crime – Dorothy Sayers

J'écris ce billet avec émotion car Noces de crime sera probablement notre dernier Lord Peter lu avec Cecci. Pour la simple et bonne raison que nous avons lu tous les romans de cette série parus en français, à l'exception de Gaudy night (qui est un peu spécial, j'espère en parler plus tard) et des neuf tailleurs, introuvable, et c'est bien dommage ! C'est peu dire que cette série nous aura charmés !
Cela faisait six ans que Lord Peter demandait Harriet Vane en mariage, elle a fini par accepter. L'hilarant prologue du roman (prothalamion, pardon), raconte le mariage à travers les points de vue croisés d'une série de personnages récurrents : l'horrible Helen, belle-sœur de Peter, l'incroyable duchesse douairière de Denver (maman de Peter) et Mervyn Bunter lui-même écrivant à sa vieille maman à lui. Bref, Peter et Harriet se marient et s'enfuient loin des journalistes dans le beau cottage Tudor qu'ils ont acquis à la campagne dans des circonstances rocambolesques. Le début du roman tient alors de la pure comédie de moeurs, avec le couple marié arrivant dans la maison où rien n'est prêt dans leur superbe Daimler, sur le siège arrière de laquelle reposent, dans un édredon, deux douzaines et demi de bouteilles de vieux porto de sa Seigneurie (ils n'en boiront pas, vous verrez bien pourquoi). On comprend vite que l'absence d'un des personnages locaux est louche, mais il faut bien cinq ou six chapitres pour que, enfin, le corps soit découvert. Et Lord Peter soupire: il va falloir chercher des traces, croiser des alibis, considérer les heures, tout ça en plein voyage de noces. L'enquête s'ajoute à la comédie amoureuse, dans laquelle des éléments plus graves viennent se glisser. Alors que les personnages de cette intrigue campagnarde se révèlent peu à peu, le ton du roman change, jusqu'à des scènes d'une grande cruauté (psychologique), mettant en scène, une nouvelle fois, un de ces personnages de femme que Dorothy Sayers sait si bien dépeindre, une vieille fille triste et solitaire telle que la société de l'époque pouvait engendrer, le tout jusqu'à la résolution finale de l'énigme, très élégante, saupoudrée de méta-réflexions sur le roman policier. La scène de la résolution et de l'explication finale est un attendu de tout roman à énigmes et toujours difficile à mener. Ici, elle est littérairement brillante, menée par une Dorothy Sayers au sommet de son art.

Cette dizaine de romans de Dorothy Sayers mettant en scène Lord Peter Wimsey forment une œuvre étonnante. A la fois pure distraction (ce sont des whodunnit, et parfois howdunnit), chronique sociale juste, drôle et cruelle et méta-écriture sur le roman policier. Les romans sont bien sûr inégaux, mais plusieurs d'entre eux sont excellents, et les tours de force littéraires y sont nombreux. 

Peut-être aussi ces romans me touchent ils particulièrement parce qu'ils sont traversés par le rêve, sous la forme de Peter Wimsey, l'aristocrate idéal, merveilleusement éduqué, lettré, riche sans mesure, dont la fortune dépensée avec charme a soulagé l'auteure dans ses périodes de vaches maigres. Un être fée qui se révèle quasiment tel quel lors de l'épilogue de ce dernier roman quand enfin il emmène Harriet Vane (le double explicite de l'auteure) dans le château de conte de fées de Duke's Denver.
Il y a là, dans ce doux usage de la littérature par l'auteure et le lecteur, quelque chose qui me bouleverse.




17 août 2017

Les hors la loi de l'Atlantique – Marcus Rediker

Dans cet essai, l'historien américain Marius Rediker s'intéresse à la société atlantique, du 17ème au 19ème siècles. Une société de marins, d'esclaves soumis ou révoltés, de pirates. Partisan d'une histoire par en bas, Rediker structure son livre à partir d'une demi douzaine de récits, chacun consacré à un aspect particulier du monde atlantique: l'incroyable témoignage écrit (et illustré !) du "pauvre marin" Edward Barlow, le récit de Henry Pittman qui a très fortement inspiré celui de Robinson Crusoé (avec des différences intéressantes : Pittman n'est jamais seul, Crusoé l'est tout de temps – qu'a voulu nous signifier Defoe par ce point ?). Un chapitre passionnant est consacré aux sociétés de pirates, à leurs lois, leurs valeurs et leurs codes, qui m'a fait comprendre un peu ce monde de révolte, de vengeance et de justice. Un autre chapitre est consacré au rôle des marins dans la révolution américaine (à l'influence des idées venues de la mer – et à leur recul), un autre encore parle des révoltes d'esclaves à bord des navires négriers (comment les réussir, comment les éviter, commet les mater) et un dernier à la passionnante affaire de l'Amistad, ce "navire de pirates noirs" et à l'incroyable récupération médiatique à laquelle il a donné lieu des les jours mêmes qui ont suivi sa découverte, en 1839.
Le livre est une collection d'articles, rassemblés et révisés, et n'échappe pas aux défauts de ce genre d'ouvrage (on passe de l'analyse d'un témoignage individuel à une synthèse générale sur les évènements de la révolution américaine, par exemple). Ils sont tous intéressants à leur niveau et donnent envie de se tourner vers les sources. 
Rediker veut faire de l'histoire par en bas, donnant la voix aux simples marins, aux exécutants, aux esclaves et aux persécutés et il est tout à fait convaincant dans sa démarche. Une de ses thèses est que notre vision terra-centrée nous empêche de voir la société des marins, dont il fait la matrice à la fois du capitalisme contemporain (libre échange à tout crin basé sur le meilleur de la technologie de l'époque – le grand navire à voiles), du salariat, des luttes sociales, des utopies. Il montre l'importance des récits de marins dans la formation de l'imaginaire de leur temps. Les amateurs de voiliers et de pirates, dont je suis, se régaleront ! 

Un article de mediapart qui détaille bien mieux que moi le contenu et les idées du livre (je l'envoie volontiers aux non-abonnés) : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260517/quand-l-histoire-prend-le-large?onglet=full